Venise, sujet ou objet de mémoire
Mireille Senn
Cher lecteur,

J'aimerais t'emmener cheminer avec moi, sur des sentiers fantasmagoriques, à l'image d'un Walter Benjamin[1] (modestement). "Lire la ville" ensemble, en appréhender les dimensions sémantiques, dans une sorte de "phénoménologie de la vie", de la ville.

Un parcours qui nous emmènera à la découverte d'un récit de la ville; à l'observation de quelques définitions et de différentes manières théoriques d'appréhender la ville. Pour nous retrouver ensuite à Venise, après avoir traversé certains événements historiques choisis, qui marquent aujourd'hui encore les représentations que l'on a de cette ville lagunaire[2]; et pour finir je te donnerai un aperçu de quelques lieux de référence de l'imaginaire urbain et du débat sur la nature de Venise, et de toutes les villes, en dernière analyse.

Le sujet de ma recherche sera Venise.

Une ville en représentation, les représentations d'une ville, de toutes les villes. Venise, comme emblème de la construction mythologique que sont toutes les villes, ou - pour reprendre ce que Walter Benjamin dit de Paris dans son livre "Paris, capitale du XIXème siècle" -, une ville "de fantasmagories où la réalité s'affuble des atours de l'opérette d'Offenbach".

"Ville en représentation, représentations sur la ville, ville à paraître, ville être-à-part: on ne perdra pas de vue le risque d'anthropomorphisation qu'impliquent ces termes, comme si la ville se donnait à voir alors qu'on la donne à voir, selon des règles des lois du marketing et de stratégies sur l'espace, et en faisant appel à nos cartes mentales.

[...]

Praesens c'est le présent, repraesentare c'est rendre présent quelque chose; à partir de là, on ne peut qu'accumuler une gerbe de synonymes: présentation, exhibition, description, évocation, figuration, illustration, image, portrait, tableau, spectacle, comédie, mais aussi symbole, allégorie ou emblème, ou encore figure, croquis, dessin schéma, plan et carte.

«Paraître», c'est tout cela."[3]

Pour pouvoir explorer les rapports emblématiques à la ville que l'on trouve à Venise (et qui ne seront qu'esquissés dans le cadre de ce mémoire de licence, mais ça c'est une autre histoire), des rapports parfois épidermiques tant ils sont intenses, il me faut dans un premier temps effectuer un travail théorique qui cherche à tracer une définition de la ville, au travers d'un parcours historique d'abord, et de la reproduction d'une grande partie des discours portés sur elle ensuite.

Et l'on verra qu'il y a presque autant de définitions qu'il y a de villes...

Mais tout de suite, délimitons mon sujet de recherche. Définir, au moins d'un point-de-vue spatial, ce que j'entends lorsque j'écris: "le sujet de ma recherche sera Venise".

La Commune de Venise est - depuis 1926 - une "ville-territoire". Elle est une articulation territoriale savante et fragile entre l'archipel d'îles de la lagune, la terre ferme, et les littoraux. Mais cette ville-territoire est sans nom.

Ainsi, lorsque l'on parle de Venise, c'est bien le centre historique insulaire qui vient immédiatement à l'esprit. Et ce sera donc la délimitation de mon sujet de recherche, Venise tel que l'entend le sens commun relayé par les guides touristiques, un centre historique composé de six Sestieri: San Marco, Castello, Cannareggio, Santa Croce, San Polo, et Dorsoduro.

D'ailleurs, dans l'imaginaire des Vénitiens eux-mêmes, il est rare que le "reste" soit considéré comme faisant intrinsèquement partie de Venise. C'est ce que Michele Casarin, historien vénitien, a analysé. Il s'est penché attentivement sur l'identité urbaine des habitants de Venise au sens large.

Lorsqu'en 1926 - suivant en cela l'idée de Giuseppe Volpi - les communes de la terre ferme furent annexées à celle de Venise, aucun nom ne fut donné à cette nouvelle entité territoriale. Probablement est-ce là un choix idéologique délibéré du régime fasciste de Mussolini. Quoi qu'il en soit, ce territoire sans nom véritable peine à devenir un objet d'identification pour ses habitants, aujourd'hui peut-être même plus qu'hier.

"Dovendo parlare a uno straniero o a un italiano, anche veneto - persino veneziano - di quella «cosa» che sta all'interno dei confini amministrativi del Comune di Venezia dal 1926 (...), non si sa bene che cosa dire: si sente, e talvolta si legge, «Venezia, comprese Mestre e Marghera», «Venezia città e terraferma», «tutto il Comune di Venezia» - con la variante «tutto il Comune di Venezia compreso Mestre». Provando a utilizzare il termine «città», senza specificare, avviene un fenomeno di immediata associazione parziale, ma difficilmente si riesce a trasmettere l'idea di un complessivo. Peggio ancora se si prova a utilizzare «Venezia»: in quel caso l'associazione è senza equivoci alla città antica con pocchissimi casi di coinvolgimento della terraferma o persino delle isole."[4]

Pourquoi Venise ?

Pour des raisons subjectives, d'abord: j'ai eu l'occasion de m'y rendre en mai 2000, au cours d'un voyage d'études organisé par le Département de Géographie de l'Université de Genève. J'y ai rencontré alors le professeur Gabriele Zanetto, et Stefano Soriani, chercheur, travaillant tout deux au Département des Sciences de l'environnement de l'Université Ca'Foscari, avec qui (ce dernier surtout) j'ai eu d'intéressantes discussions sur la situation de Venise.

De nos discussions, ces questions sont restées en suspend: Faut-il vraiment sauver Venise ? Pour qui et pourquoi ?

Cela m'a mis la puce à l'oreille. Alliant alors le plaisir (de m'y rendre) et la nécessité (de trouver un sujet de licence, ce qui fait partie des raisons objectives), je me suis décidée à me pencher sur Venise, en tant que ville à part.

Venise est unique en ce sens qu'elle est, de par sa structure-même, une ville prémoderne. Elle contient en elle la ville historique d'avant la modernité: ce sont les formes élémentaires de l'urbain qui s'y présentent à nous. Des formes pures, donc, qui ne sont pas le résultat du fonctionnalisme, d'une conception mécaniste, et dans lesquelles on ne trouve pas trace des caractéristiques essentielles de la ville "moderne" (dans le sens de: ville de type occidental contemporaine): voitures, et foule (à l'exception des touristes, mais c'est une forme particulière - là encore - de foule).

Venise est ainsi un lieu privilégié où observer les rapports à la ville contemporains, les rapports au patrimoine, à l'environnement naturel, un lieu où rechercher les représentations sociales liés à l' "habiter" et au "vivre" la ville.

"- Oui, mais..." - vas-tu me dire, cher lecteur - "là nous sommes en pleine contradiction ! Alors, d'un côté tu dis qu'à Venise, on n'y trouve pas trace des caractéristiques essentielles de la ville moderne, et de l'autre tu prétends que c'est un lieu privilégié pour appréhender les rapports actuels à la ville."

Et je ne peux que te donner raison. À première vue, c'est totalement contradictoire. Mais, je pose l'argument suivant: ces caractéristiques de la ville moderne peuvent altérer, contaminer l'observation des rapports à la ville. En ce sens que les problèmes liés aux voitures (trafic, pollution, bruits, dangers de la route, encombrements, etc.), et ceux liés à la "civilisation de masse" (hétérogénéité culturelle, sentiment d'insécurité, etc.), prennent dans les discours et les représentations sur les villes une place telle, qu'ils occultent les autres composantes du rapport à la ville. Des caractéristiques auxquelles on pourrait peut-être aussi ajouter l'anonymat et la mobilité, en tant que "composantes principales de la forme sociale de la métropole moderne"[5].

Enfin, Venise nous permet d'aborder le thème de la mort de la ville, toujours au travers des représentations sociales, et des discours portés sur elle (dont la plupart parlent de la nécessité de sa sauvegarde physique et sociale). C'est ce thème qui, en dernière analyse, m'a amenée à consacrer ce travail de recherche à Venise.

"On a voulu moderniser Venise. On a repris en 1957 l'idée mussolinienne d'une autoroute translagunaire. Mais celle-ci a été heureusement abandonnée. On a envisagé de faire construire par L.F. Wright un home d'accueil pour les étudiants en architecture, face à la Ca'Foscari. On a envisagé de faire construire par Le Corbusier un hôpital de 1200 lits au nord-ouest de la ville, à l'emplacement des anciens abattoirs. On a envisagé de faire construire par Louis Kahn un ensemble culturel dans les jardins du Castello, comprenant un palais des Congrès de 150 mètres de long. Puis finalement, il semble bien que l'on va abandonner Venise à sa lente agonie. En voulant sauver économiquement Venise par l'adjonction d'une ville-satellite industrielle, on l'a en effet condamnée à mort."[6]

"Le thème de la mort de Venise, de la mort à Venise, du rapport entreVenise et la mort fait partie du mythe de Venise depuis plus de deux siècles."[7]

Voilà ce que nous dit (et il n'est pas le seul à le faire) Antonio Alberto Semi.

Pour effectuer ce parcours, je vais te proposer une sémantique de l'espace qui ne se plie pas au discours scientifique habituel. Un discours que je ne prétends pas avoir inventé, mais qui m'est familier. Pour reprendre Robert Ferras déjà cité plus haut et qui résume parfaitement mes intentions:

"On parlera de la ville considérée comme expérience vécue et non comme structure planifiée, de la ville pratiquée plus que de la ville qui affiche un site et propose une situation. Ces choix, en partie littéraires, ou - plus grave - artistiques, ou - bien plus grave encore - subjectifs, renvoient au document sur la ville, en une sorte de discours au deuxième degré. En étant plus proche du récit de voyage que du Plan d'Organisation des Sols, même si ce type de zonation existe; en étant plus soucieux des significations de l'espace urbain pour l'usager que de coefficients d'occupation des sols. Parler de «Venise la rouge» où rien de bouge, c'est parler comme Musset, et moins des gains d'une lagune qui n'a jamais cessé de bouger que de tout ce qu'a produit le récit et l'imaginaire sur un de ces hauts-lieux du discours urbain: Venise sous les citations. Venises." [8]

J'aurais aimé aborder mon sujet de recherche dans une lecture "marxiste", ou plutôt "marxisante"; cela se traduit dans le choix de certains des auteurs de référence. Et dans cette autoréflexion critique (ou cette autocritique réflexive): cela n'échappera pas à ta perspicacité, cher lecteur, mon style change au fil du travail. Comme si je subissais une contamination de la part des auteurs de référence. Mais cela tient à la fonction du chapitre où apparaît l'auteur, qui a lui-même été choisi pour son affinité avec le sujet traité, cela ne tient donc pas à une imitation stylistique.

Enfin, j'ai opté pour les citations en V.O. avec traduction en notes de bas de pages. J'ai modestement assuré les traductions, et je réclame ton indulgence si ta maîtrise de la langue de Dante est supérieure à la mienne: toute la bibliographie n'était pas disponible en français.

Par contre, les soulignés et autres mises en évidences des citations sont d'origine. Je me suis contentée, ici et là, d'ajouter entre parenthèses une définition ou une précision, en le signalant par un "ndlr", comme il se doit.

Ces précisions faites, nous voilà parés pour notre déambulation.

Alors, allons-y, cher lecteur. Partons à la découverte de ce "kaléidoscope théorique". Mais attends-toi à ce que notre parcours soit un peu cahotique: c'est la structure particulière de Venise qui le veut, sa forme céphalique qui nous entraîne non seulement dans les méandres physiques des calli et des campi, des fondamente et des campielli, mais aussi dans les méandres métaphysiques de la pensée humaine, celle des Vénitiens au cours de l'histoire, comme la mienne propre au cours de cette recherche.

Car, comme le dit si bien Antonio Alberto Semi, psychiatre vénitien,

"... Venezia altro non è se non un enorme, fantastico cervello e (...) il rapporto tra Venezia e il suo popolo altro non è che il rapporto stesso che esiste tra il cervello e la psiche !"[9]

[1]Walter Benjamin voit dans la notion de "fantasmagorie" - qu'il tire des études de Marx sur le fétichisme de la marchandise -l'effet magique dont finissent par être recouverts les rapports économiques et sociaux. Il faut lever ce voile - dit-il - et regarder. Pour constater quoi ? Que les "passages", par exemple, sont nés de faits économiques irréfutables qui ont commandé leur mode de construction et leur fonction: l'utilisation d'une nouvelle architecture métallique et l'expansion du commerce des textiles.

[2]De l'histoire à la mythologie, il n'y a parfois qu'un pas...

[3]Robert Ferras, (1990), pp. 10 - 11

[4]Michele Casarin, (2002), pp. 26 - 27

"Si l'on doit parler à un étranger ou à un Italien, même du veneto - voire même Vénitien - de cette «chose» qui se trouve dans les limites administratives de la Commune de Venise depuis 1926, l'on ne sait pas très bien quoi dire: l'on entend, et parfois on peut lire, «Venise, y compris Mestre et Marghera», «Venise ville et la terre ferme», «toute la Commune de Venise» - avec la variante «toute la Commune de Venise y compris Mestre». En essayant d'utiliser le terme «ville», sans spécifier, se produit un phénomène d'association partiale immédiate, mais difficilement l'on réussit à transmettre l'idée de globalité. Pire encore si l'on essaye d'utiliser «Venise»: dans ce cas l'association à la ville antique est sans équivoque, avec quelques rares cas où la terre ferme ou bien même les îles y sont inclues."

[5]Harvey Cox, in Michel Ragon, (1986, 3), p. 228

[6]Michel Ragon, (1986, 3), p. 144

[7]Antonio Alberto Semi, (1996), p. 97

[8]Robert Ferras, (1990), p. 17

[9] Antonio Alberto Semi, (1996), p. 32

"... Venise n'est rien d'autre qu'un énorme, un fantastique cerveau et (...) le rapport entre Venise et son peuple n'est rien d'autre que le rapport qui existe entre le cerveau et la psyché !"

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